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Khaf et la Force

Publié dans Lettres hebraïques le 30/08/2021 par ludovic merlin
Lorsque j’ai vu pour la première fois, les trois lettres Beth, Khaf, Rech, j’ai été traversé par une intuition, un élan, une lumière d’évidence. Avec leur calligraphie qui s‘épure au fil du cheminement des lettres hébraïques, leur enchainement dans les nombres (2, 20, 200), tout en moi me criait que je tenais là une ligne à suivre, mais que je n’avais pas encore conscientisé. Je vois maintenant le pourquoi de cette intuition. Dans ma vie, le médium qui m’est cher et que je pratique le plus est le corps. J’ai suivi de nombreuses voies initiatiques, et j’enseigne différentes pratiques corporelles de bien-être, de santé, de défense et d’éveil, et c’est donc par ce filtre que la compréhension des trois lettres m’est apparue. Naturellement, le parallèle avec le Tarot s’est greffé dans cette exploration. Notamment avec le Tarot d’Oswald Wirth, célèbre kabbaliste suisse du 19eme siècle. Au travers de ce prisme de lecture, que sont les lettres Beth, Khaf et Rech, les pièces du puzzle se sont lentement assemblées afin que je perçoive trois niveaux de conscience du lien avec notre corps. Trois états intermédiaires de conscience, trois portes d’éveil, qui définissent la qualité de notre présence corporelle et le lien avec ce véhicule momentané : La nécessité du corps pour faire l’expérience du monde, la maîtrise de ce dernier et de tout ce qui le traverse, afin de devenir « chair », un réceptacle divin pour rayonner notre essence cosmique. Trois étapes essentielles dans le cheminement humain et dans le défi de l’incarnation.

Le corps, lieu d’expérimentation de la maîtrise


Après être né au monde avec Beth, m’être émancipé dans le Guimel, puis avoir accepté la singularité de mon être dans le Daleth et le Hé, après avoir cheminé dans la danse des lettres, en découvrant les principes du masculin et du féminin avec le Vav et le Zayin, et m’être ensuite confronté à mes enfermements et mes blessures psychologiques limitantes dans le dyptique Heth-Teth, je découvre avec le Yod, un élan divin qui m’ensemence, une lumière qui est capable de descendre en moi, dans l’intention pur du don.

J’ai donc la capacité d’être le canal, le creuset d’une vibration d’amour plus grande que moi. Voilà l’épreuve centrale de l’incarnation : serais-je capable de maitriser les différents flux qui me traversent, me dispersent, m’aimantent vers cette matière amnésique afin de pouvoir maîtriser mes élans, mes pulsions ? Serais-je capable de tamiser mon Être, lentement et avec Amour, afin de laisser émerger la pépite de mon âme dans le sable cyclique des méandres de mes attentes et de mes reflets « humains » ?


Khaf : maîtriser le corps et ses pulsions: le chemin pour être canal

Khaf, onzième lettre de l’alphabet hébraïque, est la lettre qui est au milieu du chemin. Elle incarne un point de bascule, l’instant où l’incarnation plonge dans l’expérience spirituelle et mystique. Représentée par le nombre 20, elle est, elle aussi, une lettre en lien avec le corps. Elle est la continuité directe de l’énergie du 2, de Beth, mais avec un niveau de conscience supplémentaire, une évolution.

Le corps n’est plus seulement le réceptacle sacrée, véhicule momentané de l’âme, mais il devient aussi celui d’une énergie nouvelle. Avec Khaf, il devient le réceptacle d’une énergie véhiculée par l’ensemble des lettres, comme une Force mystérieuse à découvrir et appréhender.

Avec Beth, je découvre que différents élans oeuvrent en moi, dans ce fragile corps de chair. Je me retrouve soudain soumis à la tentation, aux innombrables désirs, aux pulsions des péchés jugés capitaux : l’orgueil, la gourmandise, la paresse, la luxure, l’avarice, la colère et l’envie. Autant de voies de faillite intérieure, liées au monde incarné, qui peuvent permettre l’égarement de mon âme. C’est pourquoi avec Khaf, je vais devoir produire un effort pour dompter ces forces naturelles qui rodent en moi, telles des fauves à l’affût. J’accepte avec sérénité les épreuves qui vont venir tester si le réceptacle que je suis est assez solide. Solide pour résister aux abordages continuels, solide pour garder son intégrité de lumière afin de continuer à recevoir le Yod divin en toute circonstance.

Avant de devenir cette force d’accomplissement, d’humilité et de maîtrise, Khaf se confronte inévitablement à l’inertie initiale du Beth, cette nostalgie un peu satisfaite, qui pourrait le convaincre de subir, en étouffant l’élan créateur de la vie. Pourquoi lutter contre un élan terrestre et pulsionnel, pourquoi vouloir se battre alors que mon âme éternelle n’est que de passage ? Khaf va demander de faire preuve de volonté, et d’endurance. Elle implique un choix, et forge notre détermination, notre force de caractère. Après avoir pris conscience que nous vivons dans un monde soumis à la souffrance, l’entropie et la mort, un monde de combat ; intérieur ou extérieur ; on pourrait geindre, pleurer ou se plaindre. On pourrait regretter et attendre la fin patiemment, dans le souvenir actif de ce que l’on a perdu, promis à retrouver notre état d’origine. Mais Khaf se réjouit de l’expérience proposé, de ce qui nous attend sur le chemin. Il est cette puissance de vie, conscient de la perte temporaire et de la joie de ce retour choisi vers la lumière. Khaf est cette part d’éternité en nous qui accepte enfin sa responsabilité, qui se prend en main et agit. Après avoir fait le choix de s’engager dans cette épreuve particulière, la vigilance va être dès plus importante car elle va me permettre de démasquer les forces limitantes à l’oeuvre dans la complexité de mon être.

Avant de recevoir, contenir et canaliser la force divine lumineuse, qui va passer par moi, je vais devoir accepter, contenir et canaliser les forces de la nature, et de ma nature. Je vais impérativement m’efforcer de dompter mes faiblesses et penchants à me perdre, les forces limitantes de mon histoire actuelle, de mon passé, de mon héritage transgénérationnel, de mes blessures d’âme afin de les guérir. Je vais devoir aller visiter mes fantômes intérieurs, explorer mon subconscient dans lequel ils sont logés, oser les regarder en face, discerner et comprendre ce qui m’a construit pour pacifier cela en moi. Jour après jour, tel un inépuisable chercheur d’or, je passe mon être au tamis. Ce processus va lentement pouvoir faire émerger la pépite qui est en moi. La coupe que je suis ; mon canal ; va devenir plus limpide, permettant que la lumière puisse transiter sans être dénaturée.

Tel le creuset de la paume de la main qu’elle symbolise, Khaf reçoit de deux manières qui se superposent paradoxalement et subtilement. Lettre du juste équilibre, au centre de toutes les autres, elle apprivoise en permanence un principe agissant et un principe subissant, qui la force à une maitrise constante.

Pour être un bon réceptacle de la lumière, étrangement je dois en premier lieu agir, faire preuve de maîtrise. Effectivement, le corps charnel peut rester une prison pour qui le subit, c’est pourquoi je vais lutter toute ma vie contre mes forces intérieures pour maîtriser ce corps asservissant. Je vais donc agir contre ce que je subis pour être capable d’accueillir. Mais une fois que j’y arrive, paradoxalement le principe s’inverse. Afin de devenir un « canal » de qualité, un réceptacle inspiré, je me dois de redevenir une simple « coupe » et laisser la lumière agir en moi. Cette pratique demande de lâcher prise, d’accepter de ne plus rien contrôler. Pour que cela s’effectue dans la tranquillité, la confiance requise alors, sera le fruit des années de pratique de soi et de maîtrise. J’accepte d’être devenu un contenant épuré, conscient, responsable et mature afin que la lumière passe par moi sans que je fasse, juste en étant présent.

Voilà donc que le corps, se fait chair. S’il n’est plus sujet aux réactions mais vécu en conscience, je constate qu’autre chose se passe, et voilà qu’arrive une réelle dimension « mystique ». Khaf est l’étape qui me permet de réveiller la vibration de mon âme, ma puissance latente. En laissant émerger mon potentiel personnel, je commence à marcher sur le chemin de la reconquête de mon statut royal.

Khaf ; qui est la première lettre du mot Kéter, la couronne, et qui est lui-même la première séphirah de l’arbre de vie, celle qui est la plus élevée et qui diffuse la lumière du Eyn Sof ; demande le courage de transformer la boue en lumière afin de retrouver sa splendeur passée.

Au travers de l’expérimentation de Khaf, et de ses efforts constants, notre corps se transcende. Sous l’effet de ce contenant de lumière qui donne et qui reçoit, je me sens protégé pour évoluer et révéler en moi, cette luminescence perdue, ce rayonnement divin qui s’est effacé à mon souvenir dans la naissance. Calligraphiquement, sa courbure est le signe de l’acceptation des épreuves qui mènent au couronnement de l’oeuvre que j’entreprends, l’oeuvre de cette incarnation. C’est d’ailleurs pour cela que Khaf ferme le mot Melekh, qui signifie Roi.

Ne faut-il pas être un Roi, pour canaliser une énergie de colère, de frustration, d’envie charnelle, d’inertie, de révolte ou de jugement afin de la transformer et d’en faire un élan constructif à l’écoute de l’âme ?

 

La Force


Dans le tarot de Wirth, la onzième lame associée à Khaf est La Force. On peut y voir une femme à l’aspect plein de sérénité, les mains posées sur la gueule d’un lion, soumis.

La Force est le fait d’apprendre à diriger, à partir de sa conscience supérieure, les difficiles processus de la vie. C’est la domination et la maîtrise des instincts de cette animalité au feu dévorant qui se manifeste sur cette Lame, sous l’aspect symbolique du Lion. Cette force brutale, animale qui est de l’ordre de l’inconscient, teste constamment et cherche puissamment à dominer notre libre arbitre, afin de faire de nous un être esclave de ses passions.

La femme ; ou conscience supérieure ; regarde ainsi le lion avec amour, comme si elle lui disait : oui, j’ai des pulsions car je suis humain, dans un corps de chair, mais je peux apprendre à les gérer, à ne plus me laisser contrôler, j’inverse le rapport de force. Le lion ne peut qu’être totalement dominé par cette femme, il se donne et dépose sa gueule ouverte dans ses mains, sans résister.

La Force, c’est évidemment la maîtrise du corps. Ce sont toutes les disciplines des arts corporels, du yogi au maitre d’arts martiaux, du danseur étoile à l’apnéiste. Ce sont l’alliance de la sagesse et de la discipline, domptant la part sauvage qui cherche à s’ébrouer avec chaos. Ces vertus qui n’ont pas le pouvoir de changer le monde, mais seulement de transformer celui qui parvient à cette maîtrise.

Le chapeau de la femme est en forme de lemniscate, symbole de l’infini, surmonté d’une couronne. La lemniscate, symbolise les paradoxales lois fondamentales du cosmos : la dualité qui s’exprime dans l’unité, le changement qui se fait dans la stabilité, le multiple qui s’épanouit dans l’Un… Ce symbole d’harmonie, d’équilibre et d’alliance, représente à lui seul, la loi des cycles, un principe qui génère l’univers par l’action d’un mouvement perpétuel.

Ainsi, le personnage de l’Arcane de la force, a conscience de se parer d’un tel symbole de connexion permanente avec l’univers. Le symbole est au-dessus de sa tête, donc dans sa conscience supérieure. Et d’ailleurs le centre de la lemniscate évoque un point de rencontre décisif : c’est l’équivalent du centre de la croix, le lieu de réconciliation de toutes les oppositions.

Mais ici, l’initié, après avoir activé ses facultés par la connaissance de soi doit savoir les éprouver dans l’action. Ce n’est qu’à cette condition que son expérience se transformera en sagesse, puis en maîtrise. Avec la Force, comme avec Khaf, il est temps d’agir. Voilà que vient la responsabilité de se prendre en main en cherchant à se libérer de l’asservissement des forces qui cherchent à s’imposer à nous, des instincts de l’animalité, des passions dominatrices des sens physiques, et des désirs aliénants qui engendrent une ivresse d’émotions. Mais aussi la responsabilité, et la compassion en même temps, envers ceux qui ne maitrisent pas encore ces forces.

Cette intelligence en action, qui passe inexorablement par un détachement de soi et de ses processus internes, va aussi se manifester par la capacité à rire de soi-même. Savoir traverser ses peurs, se libérer de ses blessures profondes, prendre conscience de la réalité de l’épreuve en gardant en vue la beauté éphémère de la vie, et en l’affrontant avec joie et humour devient une aptitude digne d’un roi, une noblesse à l’image de la couronne que le personnage porte sur le sommet de son chef.

Comme avec Khaf ; qui est aussi l’initiale du mot Kohar, qui veut dire la force ; nous commençons ici le véritable chemin vers cette royauté que nous avons à retrouver.

 

En conclusion


Loin de se complaire dans une nostalgie, que les croyances limitantes du passé ont entretenu par peur de découvrir ce qui s’y cache ou de souffrir à nouveau, Khaf nous emmène par l’action, dans une conscience vécue, ressentie. Etant en lien avec le monde de la matière brute, le monde tellurique et terrestre, Khaf transige avec la puissance magnétique et subtile, l’attractivité mystérieuse de la sensorialité. En contact avec les plans physiques les plus denses, elle permet d’expérimenter en profondeur sans se perdre, et initie notre corps à devenir chair ; Basar, le corps vivant ; un être humain tout entier en tant que créature de Dieu.

Khaf nous entraine à voir que le corps est un temple sacré, un réceptacle suffisamment solide pour s'éprouver, voire se mettre en danger, afin de recevoir, et nous ouvre le chemin pour nous permettre de le comprendre et l'aimer. Elle nous aide à nous ouvrir réellement, pour devenir une coupe offerte, lisse et sans faille, où pourra se déverser la puissance dynamique de la Vie.

En cherchant à maitriser mes instincts dans Khaf, je commence de fait, un long chemin d’étude intérieur. Je suis enfin prêt à m’ouvrir au Lamed, pour observer et étudier ce qui descend à travers moi, car aucun combat n’est plus difficile que celui contre soi-même. L’adversaire intérieur, n’étant pas à vaincre mais à maitriser, nous indique que l’essentiel est de transformer notre coeur en un espace ou peut entrer la particule divine.

D’où l’importance du nettoyage de notre coeur en devenant un nomade intérieur, un être sincère, par ses questions, ses doutes, ses progrès et ses échecs. En ouvrant tout son être à la quête de soi, domptant inlassablement et avec sagesse la part sauvage qui est sienne, il nous est simplement proposé de devenir un être meilleur, solide dans sa maison.

Tel est l’accomplissement de Khaf, que de prouver au monde avec humilité que j’accepte les épreuves et les lois de l’incarnation, mais sans toutefois y être soumis. Je suis juste le réceptacle du souffle, conscient des flux qui le traverse et qui marche son chemin, et apprend à accueillir pour espérer atteindre le couronnement de son oeuvre : rayonner un jour le divin.

 

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