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Conte taoïste 4 - La goutte de miel

Publié dans Sagesse le 04/01/2018 par Ludovic Merlin
Un nouveau conte taoiste qui vient nous raconter que chaque détail est important et qu'il faut toujours être attentif au pourquoi des choses que l'on rencontre dans notre vie.

La goutte de miel 

L’histoire se passe aux pieds d’une grande montagne, dans la boutique d’un marchand de miel, qui s’est établi au sein d’une ville de la vallée. Alors qu’il s’affairait, comme tous les matins, à manipuler des pots pleins de ce merveilleux nectar doré, la porte s’ouvrit à la volée, laissant entrer un berger d’un des nombreux villages des alpages, appuyé sur un long bâton et suivi de son énorme chien. 

- Bonjour mon ami, je voudrais acheter un peu de miel. 

Le marchand de miel, très affable, s'empressa alors autour de son client, afin de satisfaire son besoin.

- Bonjour, monsieur le berger, entrez donc. Je vous sers de suite. Oh, quel beau chien vous avez-là !

Le berger sourit devant le compliment, avant de défaire son manteau pour choisir ce qu’il lui fallait.

- J'ai du miel excellent. Combien vous en faut-il ?

- Donnez-m'en un demi-litre.

Alors que le marchand s'affairait pour le satisfaire, le berger reprit :

- C'est vrai qu'il est beau mon chien. Si vous saviez combien je l'aime ! C'est mon compagnon fidèle, et il est très intelligent avec ça ! Vous devriez le voir à l'oeuvre, il n'a pas son pareil pour garder les troupeaux.

Le marchand pesait le miel tout en écoutant les propos du berger quand par inadvertance une goutte tomba sur le sol.   Aucun des deux ne la remarqua, trop occupé à converser. Mais la goutte ne fut pas perdue pour tout le monde. Une mouche sortie d'on ne sait où, piqua aussitôt droit sur elle, venant déployer sa trompe pour l’improvisé festin. Le chat du marchand, qui somnolait tranquillement dans un recoin de la boutique, et dont personne ne semblait accorder de l’attention, ouvrit un œil, réveillé par le vol de l’insecte. Il suivit la manœuvre comme si rien n'était, puis, soudain, sans que rien ne laissa prévoir son intention, il fit un bond vers la mouche et l'estourbit d'un seul coup de patte. Le chien du berger qui, jusque-là, semblait ignorer la présence du félin, sursauta, irrité par cette intrusion intempestive. Submergé par son instinct, il se rua sur lui, toutes dents dehors. Au milieu des miaulements et des aboiements, la sauvage course poursuite  provoqua un vrai désastre dans la boutique. De courte durée, elle se termina par la mort du chat, qui s'affaissa aux pieds de son maître, le cou brisé.

- Oh la brute ! Il a tué mon pauvre minou ! Tiens, sale bête ! Voilà pour toi ! 

Furieux, le marchand jeta à la tête du chien tout ce qui lui passait sous la main, et comme celui-ci grognait encore, il s’empara d’un couteau qui trainait sur un vieux tonneau pour perçer le flanc de l’animal qui s’affala à son tour, raide mort, auprès du cadavre du chat.

- Sauvage ! Assassin ! Oh, bonnes gens, il a massacré mon pauvre chien, mon unique ami, mon gagne-pain ! Que vais-je faire sans lui, que vais-je devenir maintenant ? Soyez maudits, toi et les tiens ! Tu as osé frapper et tuer mon chien ! Viens un peu que je t'inflige le châtiment que méritent les tueurs d'animaux sans défense de ton espèce ! Tiens ! Tiens ! Tiens encore ! 

Armé de son bâton et aveuglé par la colère, le berger venait de bondir sur son homme, qu'il frappa vigoureusement. Il frappa tant et si bien que ce dernier tomba à l'agonie sur le seuil de la boutique, le crâne ouvert.

- Au secours ! À l'assassin ! À l'assassin !

La nouvelle, de bouche à oreille, de maison en maison, de quartier en quartier, se répandit dans la ville comme une traînée de poudre.

- Au secours! On l'a tué ! Venez vite ! Attrapez-le !

Aux cris de colère et de vengeance, aux pleurs, aux sanglots, vint s'ajouter le glas de la cloche de l'église. On n'aurait jamais cru qu'il vivait tant de monde dans cette bourgade. Des hommes, des femmes, des enfants accouraient de tous côtés. Les parents, les enfants, les frères et soeurs, neveux, oncles, cousins, beaux-parents, beaux-frères, parrain, amis et autres relations du marchands s'étaient déjà emparés du berger qu'ils rouaient de coups.

- Brute ! Assassin ! Sauvage ! Où a-t-on vu chose pareille ? Es-tu venu ici pour faire des achats ou bien pour tuer les gens dans leur propre boutique ?

Ils firent tant et si bien que le berger mourut, lynché par la foule hystérique. Son corps inanimé s'allongea alors auprès de ceux de sa victime, de son chien, du chat et de la mouche !

Un homme du village dont était originaire le berger, ayant assisté à la scène, s’empressa de remonter chez lui, pour rendre compte de ce qu’il avait vu.

- Accourez tous ! Ils ont tué notre berger ! Marchons sur eux ! Venez tous ! Vengeance ! Vengeance !

Les habitants du village, armés de pierres, de pelles, de pioches, de fourches, de couteaux,  de bâtons, de fusils, d'épées, bref, de tout ce qu'ils purent trouver, les uns à pieds, les autres à cheval, ceux-ci sans chapeau, ceux-là nu-pieds, marchèrent sur la vallée, prêts à en découdre. 

- C'est une bande de fous furieux ! Vous rendez-vous compte ? On y va pour faire des achats, on y laisse de l'argent, et comment vous remercient-ils ? Ils se mettent tous ensemble et vous massacrent sans crier gare ! Qu'est-ce que c'est que ces manières-là ? Allons-y les enfants ! En avant tout le monde ! Et pas de pitié pour les lâches assassins. Allons leur apprendre qu'ils ne peuvent impunément tuer l'un des nôtres.

- Allons-y ! Allons-y ! Vengeons-nous ! Pas de pitié pour ces fous ! Tuons-les tous ! 

Le choc fut terrible. Les montagnards surgirent en ville, frappèrent quiconque se trouvait sur leur chemin, saccagèrent les boutiques, et mirent le feu partout. Les habitants de la ville en firent autant en représailles. La colère et l'esprit de vengeance enfla si fort,  que bientôt il ne resta plus, de part et d'autre, que cadavres, cendres et fumées. 

Mais l'histoire n'en resta pas là, car le malheur voulut que ces deux agglomérations, pourtant si proches, appartenaient à deux royaumes différents. La nouvelle de l'émeute se propagea dans les deux royaumes. Apprenant ces événements, le roi de l'un d'eux se mit dans une terrible colère et convoqua ses ministres. Une proclamation fut édictée, que des hérauts portèrent dans tout le royaume :

"De la part du roi à tous ses sujets : Nobles seigneurs, braves soldats, vaillants travailleurs, grands et petits, hommes et femmes, sachez tous qu'au moment où nous vivions en paix et vaquions à nos occupations habituelles, la nation voisine, sans préavis, sans prétexte aucun, a attaqué nos territoires et a massacré traîtreusement nos concitoyens. Le sang innocent ainsi répandu de nos chers enfants, victimes de leur patriotisme, réclame vengeance. Nous, le roi, malgré notre amour de la paix et contre notre volonté, nous trouvons dans l'obligation de donner ordre à notre armée d'assurer notre défendre et s'il le faut d'attaquer l'adversaire. Par la grâce de Dieu, nous conquerrons les territoires de nos ennemis qui n'ont pas hésité à répandre le sang des innocents".

Devant les premières attaques qui eurent lieu à la frontière, le roi du second royaume, furieux de cet outrage, déclara à son tour :

"Devant Dieu et les hommes, nous protestons contre les agissements méchants et sournois de nos voisins qui foulent aux pieds toutes les lois de bon voisinage et attisent le feu de la haine entre deux peuples jusqu'ici amis, reniant ainsi nos traités de paix et de bonne entente. Nous nous trouvons donc dans la triste obligation de répondre à la force par la force, à l'épée par l'épée, au nom de l'Honneur et de la Justice, au nom du sang innocent répandu, au nom de la Liberté, au nom de Dieu et de sa Gloire".

 

Et ce fut la guerre.
Une guerre terrible, dévastatrice comme toutes les guerres. Les champs de blé devinrent champs de bataille, les fermes furent dévastées, le bétail tué ou dispersé. D'un pays à l'autre, tout fut mis à feu et à sang, semant partout la terreur qu'engendraient les massacres   ... Eté, hiver, sans répit, durant des années ... La guerre continuait encore lorsque surgit la famine. Il y eut  des morts, encore des morts, beaucoup de morts ...

Parmi les descendants des combattants des premiers troubles, ceux qui en réchappèrent par miracle, se demandent encore aujourd'hui comment et pourquoi tout cela a commencé.

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